Des palus aux Indes…

Le Château de l’Hermitage est une chartreuse néo-palladienne flanquée de deux grandes ailes de chais et dépendances qui a été édifiée entre Bordeaux et Saint-Emilion, sur la rive droite de la rivière, dans le courant du XVIIIème siècle. Sa vocation était essentiellement viticole mais comme souvent dans les temps anciens, une large polyculture et l’élevage y était pratiqués. Les cyprès et les pins parasol, les murs chaulés en jaune lui donnent un air de Toscane. Les architectes français au XVIIIème ne manquaient pas de faire le voyage d’Italie et la campagne bordelaise s’en est trouvée changée.
Ces terres de palus qui s’étendent aujourd’hui sur une vingtaine d’hectares sont riches, profondes, fertilisées par le limon déposé par la rivière. Mais la vigne ne produit jamais de meilleurs raisins que dans la souffrance, sur des sols arides et revêches. Ce n’est pas le cas dans ce sol lourd, amoureux en hiver disent les paysans, tellement il colle aux bottes, où la croissance de la vigne explose et permet de gros rendements.
Cependant, à l’époque, les vins de palus demeurent une nécessité impérieuse pour le négoce de Bordeaux. En effet, les vins riches et puissants qui viennent sur ces terres basses de Gironde sont ceux qui conviennent aux expéditions maritimes au long cours. C’est la marchandise qui fait le fond des cargaisons et la denrée à laquelle la mer ajoute des qualités nouvelles. Ces vins résistaient mieux au voyage que d’autres et étaient vendus aux îles et dans les continents les plus éloignés. On les appelait encore les vins de retour des Indes. En effet, une cargaison non débarquée et revenue pour une raison que l’on ignore à Bordeaux, avait permis de s’apercevoir que le voyage avait prodigieusement amélioré la qualité du vin.
Ces vins puissants étaient aussi parfois utilisés par les négociants de Bordeaux pour renforcer, en les coupant, des vins d’appellations prestigieuses mais un peu « maigres » certaines années.

A la fin du XIXème siècle, le vignoble français est envahi par le phylloxera. Mais alors que les propriétés sur les coteaux sont dévastées, celles en bord de rivière résistent. En effet, la larve de l’insecte ne supporte pas d’être immergée et la situation de l’Hermitage en bordure de rivière et les biefs qui commandent les jalles, permettent d’inonder les terres et de noyer les larves du Phylloxera vastatrix en hiver. Les vins se raréfient, les prix augmentent assurant aux propriétaires de vignes en terres de palus une grande prospérité pendant toute cette période.