Mot clé : L’Hermitage

Jours de tempêtes.

Le mois de février est souvent très agréable en Gironde. Le ciel est dégagé, les terres, raffermies par le froid, sont accessibles avant les pluies de mars et permettent quelques travaux dans les champs. Il faut tailler la vigne. Labourer éventuellement.
Cette année aussi, le mois de février a été beau. Mais vivre au bord de la rivière nous a habitué à toujours garder un oeil sur le baromètre. Et le dernier jour du mois, une énorme dépression se creuse sur l’Atlantique. Je suis d’autant plus inquiet que les coefficients de marée sont importants. La tempête se rapproche et forcit. En milieu d’après-midi, nous sommes  prévenus que les basses pressions et le vent fort vont provoquer une élévation significative du niveau de la mer, une surcote, et que la rivière selon toute probabilité va sortir de son lit.
Les bateaux de pêche qui remontent de l’estuaire pour s’abriter forment un ballet ininterrompu, survolés par des nuées d’oiseaux qui adoptent la même tactique. Je me demande si les poissons font pareil…
Les anciens avaient le sens de l’observation et s’appuyaient sur des connaissances ancestrales. Ils choisissaient attentivement où ils construisaient et les propriétés et châteaux en bordure de rivière sont concentrés sur ce qu’il est convenu d’appeler le bourrelet fluvial, la partie de la rive en limons argileux, siliceux ou parfois sableux, que l’eau a ourlée au fur et à mesure du temps, jusqu’à constituer une bande de terre plus haute que les prairies avoisinantes. L’Hermitage ne déroge pas à la règle et se trouve ainsi protégé des inondations de la rivière. La nuit prochaine va me donner l’occasion de vérifier ces beaux principes.
Il faut barricader toutes les issues. J’ai laissé dehors mon vieux Land Rover, au cas où les choses se corseraient vraiment. Il ne reste plus qu’à attendre en lisant devant le feu mais l’esprit est ailleurs. Le chien lève un oeil de temps en temps et semble deviner notre inquiétude. Est-ce que tout va tenir? Jusqu’où l’eau va t-elle monter ? Et la conserverie qui est en travaux…
Dehors, les rafales redoublent de violence,le vent souffle du Sud-Ouest avec une force inouïe. Plus tard dans la nuit, le spectacle devient dantesque. Tous les contrevents sont fermés mais je distingue les flots en furie, comme enragés, la houle lourde et grise monte et descend. Je finis par m’assoupir. A sept heures, le silence me réveille, le vent est tombé. J’entrouvre un volet. Comme si sortir de son lit l’avait apaisée, la rivière s’étend, à perte de vue, sans une ride. La maison n’a rien.
Les prairies sont noyées, le parc aussi, mais l’eau n’a fait qu’approcher le bas des murs de la maison et, comme découragée, a préféré battre en retraite et envahir les terres. L’allée, soudain suspendue au dessus de l’eau, me fait songer à la voie de chemin de fer entre le continent et Venise, et à cette troublante sensation du train qui Terra Finita, continue sur sa lancée, fend la lagune, et s’immobilise enfin à Santa Lucia. Le ciel est bleu, les hérons et les mouettes s’affairent et fouillent de leur bec ces terres reconquises.

Un laboratoire…

L’Hermitage est flanquée de deux immenses ailes de dépendances et chais et c’est dans l’une d’elles que le projet que nous mûrissons depuis l’été prend forme. Bibliophiles à nos heures, Carole et moi avons toujours chiné dans les librairies spécialisées et sur les marchés aux puces pour trouver de vieux livres, entre autres sur la cuisine et sur le vin. Beaucoup de recettes anciennes, de la cuisine au vin, de la cuisine bourgeoise, de celle qui se servait dans les châteaux encore jusqu’à la seconde guerre mondiale, y figurent. D’autres livres, plus récents, ont aussi beaucoup influencé notre projet. Celui de conversations entre Jean- Marie Amat et Jean-Didier Vincent, « Pour une nouvelle physiologie du goût » par exemple. Ce que nous pensions depuis des années était partagé par d’autres et non des moindres. L’industrie agro-alimentaire standardise, produit en masse, mais les cuisines qui ont une Histoire ont plus à faire avec la culture qu’avec la stricte alimentation. (Lire la suite…)